Souveraineté 2035 (1/6) : petits paquets de farine et pâtes, gros paquet de protéines végétales

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Et si, d’ici 2035, les paquets de farine et de pâtes dans votre placard venaient presque tous de blé français, moulu et transformé en France, pendant que nos élevages se nourrissent enfin avec des protéines végétales locales plutôt qu’avec du soja venu de l’autre bout du monde ? Derrière cette idée, il n’y a pas qu’un rêve patriotique. Il y a un vrai enjeu de souveraineté alimentaire, d’emplois, de climat et même de pouvoir d’achat.

Pourquoi la France parle soudain de « Grand réveil alimentaire »

Le 8 décembre, au marché de Rungis, la ministre de l’Agriculture a parlé de « Grand réveil alimentaire » et même de « guerre agricole ». Les mots sont forts, mais le contexte l’est tout autant. La France a longtemps été une grande puissance agricole. Pourtant, son excédent agroalimentaire se réduit et certains secteurs deviennent dépendants des importations.

Concrètement, notre pays reste très bon pour produire des céréales et des oléagineux : blé, orge, maïs, colza, tournesol, betterave sucrière… Les chiffres donnent presque le vertige. En blé tendre, le taux d’auto-approvisionnement dépasse 180 %. En orge, plus de 220 %. En sucre, autour de 160 %. Autrement dit, nous produisons bien plus que ce que nous consommons.

Mais le problème commence dès que l’on parle de produits transformés et de protéines végétales. Là, la souveraineté se fissure. Et elle se fissure vite.

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Des grands champs français… aux petits paquets de farine et de pâtes importés

Voici le paradoxe. La France est le premier producteur de blé et de maïs de l’Union européenne. Elle produit environ 35 millions de tonnes de blé tendre et 1,3 million de tonnes de blé dur. Pourtant, dans les rayons, une partie des farines en sachet vient d’Allemagne. Et une part non négligeable des pâtes alimentaires vient d’Italie.

Pire encore, certaines pâtes italiennes sont fabriquées… avec du blé dur français. Nous exportons la matière première, puis nous réimportons le produit à plus forte valeur ajoutée. Résultat : du transport en plus, moins de valeur créée chez nous, et un déficit qui se creuse sur ces produits transformés.

En 2025, le solde des produits à base de céréales est resté positif, mais il a bien baissé. Dans le même temps, le déficit sur les biscuits, pâtisseries et pâtes a augmenté d’environ 20 %. D’où l’idée centrale du plan : relocaliser la transformation. Plus de farine moulue et ensachée en France. Plus de pâtes fabriquées avec du blé dur français, sur le sol français.

Le trou noir de la souveraineté : les protéines végétales

Si les paquets de farine et de pâtes sont visibles pour vous, il y a pourtant un enjeu encore plus discret, mais essentiel : les protéines végétales pour l’alimentation animale. Aujourd’hui, une grande partie des tourteaux et graines de soja arrive du Brésil ou d’Argentine.

Le gouvernement l’a reconnu dans un rapport de 2024. Les exportations de protéines animales françaises (lait, viande) ne compensent pas les importations d’azote sous forme de protéines végétales. En clair, nous dépendons des autres pour nourrir nos vaches, nos poulets, nos porcs.

Cette situation vient en partie d’un vieux compromis géopolitique. Au moment de la naissance de la PAC, un deal soja/céréales s’est mis en place entre les États-Unis et l’Europe. Nous avons misé sur les céréales. Eux sur le soja. Le problème, c’est que les légumineuses à graines européennes, comme les pois ou le soja produit ici, ont longtemps manqué de rendement stable ou d’une qualité adaptée aux outils industriels.

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Bovins, poulets, œufs : la demande en protéines explose

Les filières animales françaises ne veulent plus subir. La filière bovine vise par exemple l’engraissement de 50 000 broutards et 20 000 veaux supplémentaires chaque année pour limiter les importations de viande. La volaille de chair veut croître de près de 5 % par an. La production d’œufs doit aussi suivre la demande.

Tout cela a un point commun : il faut plus d’aliment du bétail. On parle d’environ 1 million de tonnes supplémentaires, ce qui correspond à peu près à 150 000 hectares de cultures. Et là, soit la France augmente sa part de protéines végétales locales, soit elle augmente encore ses importations.

Point intéressant, le changement climatique pourrait paradoxalement aider certaines cultures comme le pois d’hiver ou le soja dans certaines régions. À condition d’avoir la bonne recherche agronomique, les bonnes variétés et un accompagnement technique adapté sur le terrain.

Souveraineté 2035 : les grands objectifs des grandes cultures

Le cap fixé à 10 ans pour la filière grandes cultures est clair. Il tient en quelques idées fortes, mais très structurantes pour votre assiette, votre ticket de caisse et les campagnes françaises.

  • Redevenir exportateur net de farine en remplaçant une partie des farines en sachet importées, notamment d’Allemagne, par des farines produites et conditionnées en France.
  • Reconquérir le marché des pâtes : produire en France des pâtes à partir de blé dur français, et gagner environ 1 % de part de marché par an sur les pâtes importées.
  • Développer massivement les protéines végétales, pour l’alimentation humaine mais surtout animale.
  • Soutenir aussi les usages non alimentaires : textiles à base de lin ou chanvre, bioéconomie, ingrédients industriels, etc.
  • Accompagner la hausse de la demande en alimentation animale des filières poulet, œufs et viande bovine, sans explosion des importations de soja.

Derrière ces lignes, c’est toute une organisation à repenser. De la sélection variétale aux usines de transformation. Des contrats entre agriculteurs et industriels aux rayons de la grande distribution où vous faites vos courses.

Trois projets prioritaires pour changer la donne

1. Plus de farine en sachet « made in France »

Premier chantier : augmenter la production de farine en sachet française. Aujourd’hui, nous avons la matière première, les moulins, les savoir-faire. Ce qui manque, ce sont des investissements ciblés et un contexte compétitif plus favorable.

La filière demande par exemple une électricité à un prix aligné sur celui de l’Allemagne, une modernisation de la logistique entre producteurs et meuniers et une simplification des procédures pour agrandir ou moderniser les moulins. L’idée est simple : quand vous prenez un petit paquet de farine pour faire une tarte ou un gâteau, qu’il soit le plus souvent issu de blé français, moulu en France.

2. Construire une vraie filière de pâtes 100 % françaises

Deuxième priorité : créer de la valeur dans une filière de pâtes françaises, fabriquées en France avec du blé dur français. Il ne s’agit pas d’imiter l’Italie, mais de proposer une alternative solide, lisible, compétitive.

  • Soutenir la sélection de variétés de blé dur adaptées au climat français et aux besoins des semouleries.
  • Mobiliser la grande distribution pour mettre en avant les pâtes 100 % françaises sur les rayons.
  • Rendre obligatoire ou plus claire l’indication d’origine des farines et des principaux ingrédients sur les produits.
  • Alléger certains freins réglementaires pour permettre aux industriels d’investir plus rapidement dans de nouvelles lignes de production.

Au final, l’objectif est que, lorsque vous hésitez entre deux paquets de pâtes, vous puissiez facilement choisir une pâte française, tracée du champ à l’usine, sans mauvaise surprise sur le prix ou la qualité.

3. Booster les cultures riches en protéines pour l’alimentation animale

Troisième grand projet : augmenter fortement la production de cultures à forte teneur en protéines comme les pois, la féverole, la luzerne ou le soja français. Cela implique de sécuriser les débouchés, de mieux rémunérer l’origine France et de soutenir l’innovation.

  • Développer la transformation sur le territoire, pour produire plus de tourteaux et d’ingrédients protéiques locaux.
  • Mettre en place des contrats entre agriculteurs, fabricants d’aliments et éleveurs, pour garantir volumes, prix et durée.
  • Renforcer la recherche et développement pour améliorer le rendement et la qualité technologique de ces cultures de rente.

L’objectif est clair : moins de dépendance au soja brésilien, plus de valeur ajoutée dans les territoires français, et une alimentation animale mieux maîtrisée sur le plan environnemental.

Ce que cela change concrètement pour vous

Vous vous demandez peut-être : tout cela, c’est bien, mais qu’est-ce que cela change dans ma vie de tous les jours ? En réalité, beaucoup de choses.

  • Des produits plus traçables : farine, pâtes, biscuits fabriqués à partir de céréales et de protéines françaises, avec une origine claire.
  • Une meilleure résilience face aux crises : moins de risque de rupture ou d’envolée des prix liée à un blocage de ports lointains.
  • Des emplois préservés ou créés dans les territoires ruraux : moulins, usines de pâtes, unités de trituration, logistique.
  • Une empreinte carbone réduite grâce à des transports plus courts et à une meilleure utilisation des productions locales.

En 2035, ouvrir son placard et y trouver surtout des petits paquets de farine et de pâtes issues de blé français, et savoir que derrière ces produits il y a aussi de gros « paquets » de protéines végétales françaises pour nos élevages, ce ne sera peut-être plus une ambition lointaine. Ce sera un geste du quotidien, presque banal. Mais ce geste pourra faire la différence pour la souveraineté alimentaire du pays.

Nathalie Beaufils
Nathalie Beaufils

Je suis journaliste culinaire formée à l’Institut Paul Bocuse et installée à Montpellier depuis plus de quinze ans. Après un début de carrière en salle puis en cuisine bistronomique, j’ai collaboré avec plusieurs maisons étoilées de l’Hérault pour valoriser leurs cartes et producteurs. Spécialisée en gastronomie méditerranéenne et en cultures culinaires de voyage, j’explore le lien entre terroir, art de vivre à la maison et actualités gourmandes locales. J’écris pour transmettre des repères fiables sur les adresses, les produits et les tendances qui comptent vraiment dans l’assiette. Ce qui m’anime au quotidien : aider chacun à mieux manger avec curiosité et exigence.

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